L’émotion pure comme support à la création

La première fois que j’ai rencontré Ylda Decrop, c’était à la Brasserie Pop, au cœur de Jarry. Ce n’est pas par hasard qu’elle m’a invitée à la rejoindre là-bas. La Brasserie Pop est conçue comme un lieu de vie, et c’est là qu’Ylda a pu exposer librement son travail à plusieurs reprises, avec la confiance des gérants. Vous allez le comprendre, Ylda cherchait un véritable foyer pour ses toiles, qu’elle considère comme des êtres vivants.



Ylda Decrop, alias “Adly”, est une jeune femme dans la trentaine, en couple depuis 10 ans, qui vit entre Paris et la Guadeloupe.


J’ai immédiatement été très à l’aise en sa compagnie. Avec Ylda, la conversation roule d’un sujet à l’autre naturellement. Je pressens ce qu’elle va me dire, parfois elle devance mes questions… Et c’est peut-être pourquoi son histoire m’a autant touchée.



La création artistique comme une évidence pour cette hypersensible


Alors qu’elle avait à peine 10 ans, Ylda Decrop passait son temps dans l’atelier de deux peintres renommés en Guadeloupe : Lucien Léogane et Alain Caprice. Des monuments ici, avec lesquels elle a fait ses premières armes. Ils lui ont expliqué le travail de la couleur, elle peignait avec eux. Elle m’explique qu’elle se sentait dans son élément, elle aimait ce qu’elle voyait, elle absorbait tout.


Il faut dire qu’Ylda avait déjà l’habitude d’exprimer sa sensibilité par le biais de l’écriture. Mais au bout d’un moment, elle s’est rendue compte que les mots ne lui suffisaient plus à partager ses émotions. Alors qu’avec la peinture, elle pouvait utiliser les éléments d’un univers illimité pour s’exprimer. Vous savez comme on dit parfois qu’“une image vaut 1000 mots”...


Après un Bac littéraire option Arts Plastiques, elle craint de s’éloigner de sa famille pour partir faire des études d’art. Alors, pendant des années, le quotidien prend le dessus : Ylda apprend un métier, travaille en entreprise, oublie la peinture même.


Ylda me raconte que Frida Kahlo a commencé à peindre pendant sa convalescence. Elle partage cette anecdote, parce que ce sont des problèmes de santé lourds qui lui ont donné envie à elle aussi de revenir à la peinture. Alors elle a retrouvé son alter-ego Adly.


“Même si Ylda souffre, Adly est une autre personne, créative, sans douleur, qui met toute son âme dans l’expression artistique.”

Oui, Adly permet à Ylda de séparer complètement sa douleur de son art. Car Ylda Decrop ne crée jamais lorsqu’elle souffre. Elle connaît le pouvoir d’une œuvre sur les gens. Elle se refuse à transmettre quelque chose de lourd ou de douloureux. Bien au contraire, elle attend que les douleurs s’apaisent pour mettre tous ses bonheurs, tous ses rayons de soleil et le meilleur d'elle-même sur la toile.



Des oeuvres vivantes, comme une extension de l’artiste


Ylda Decrop travaille sur châssis rond, avec de l’acrylique, de la bombe, des pigments poudre, de la résine et… des fibres végétales ! Ylda crée dans sa composition une impression de mouvement, grâce notamment à la fibre qu’elle positionne sans la contraindre, afin qu’elle puisse bouger librement, en douceur. Et pour moi le résultat est là ! La fibre de coco enroulée, les coulures de la résine, la brillance des pigments, la feuille d’or… tout cela apaise l'œil et donne une impression de préciosité.


“Si j’utilise de la feuille d’or, c’est pour sublimer le corps de mes créations. Pour montrer toute la valeur qu’elles ont pour moi.”

Une valeur profonde, puisqu’Ylda considère ses œuvres comme des êtres vivants. Elle crée pour elles :

  • un corps à base de fibre végétale. La fibre de coco a sa prédilection : ce fruit rond, avec de l’eau à l’intérieur, rappelle la gestation. L’eau de coco aurait d’ailleurs une composition similaire au plasma sanguin.

  • une âme : les couleurs représentent la palette émotionnelle de l’homme, et la couleur insuffle une vie émotionnelle à la toile

  • un esprit, qui se construit dans l’interaction avec les spectateurs. Chaque personne, en interprétant librement la toile, lui insuffle une bride de son identité spirituelle.

Vous l’aurez compris, Ylda considère ses œuvres comme des êtres vivants. Mais plus je discute avec elle, plus je me demande si elle ne les considérerait pas comme ses propres enfants… Les formes rondes, comme une matrice… en lien avec la gestation, le ventre arrondi d’une femme peut-être ? En plus j’avais remarqué sur son compte instagram que dans ses pauses photo, Ylda tient ses toiles au centre de son corps, devant son ventre, ou dans ses bras.


Quand je lui pose cette question, je vois ses yeux s’arrondir… puis elle me confie avec douceur qu’avec son endométriose, elle n’est pas sûre d'être mère un jour… Quand Ylda me fait cet aveu, je sens que j’ai la chair de poule et les larmes qui me montent aux yeux.

Comment ne pas être touchée par cette femme de mon âge, qui met toute sa puissance créatrice dans son art ? Qui partage ses émotions les plus belles à travers sa création ?


“C’est vrai, souvent quand je parle de mes toiles, je dis “mes bébés”... Je mets toute mon énergie, toutes mes tripes dans la création.”

Des œuvres en communion avec les spectateurs