Une artiste concentrée sur l’abolition de ses egos

Dernière mise à jour : 1 sept. 2021

Au bout d’une petite impasse au Gosier, Agnès Djafri me reçoit au milieu d’un joyeux remue-ménage. Il y a un copain jardinier qui s’active, son fils avec des amis, un chien qui remue frénétiquement la queue, et puis une invitée pour quelques semaines en Guadeloupe. Au milieu de tout ça, elle sourit largement, et prend son temps pour m’expliquer sa vision d’artiste…



En fait, Agnès sourit tout le temps. Et croyez-moi, ce n’est pas parce qu’elle est naïve, loin de là. Je dirais même qu’elle fait preuve d’énormément de volonté dans sa vie de tous les jours, et dans son art aussi.



Un art qui se nourrit de sa quête intérieure


Agnès a décidé de se consacrer toute entière à une lutte pour abolir ses egos. Alors oui, la formule semble un peu alambiquée, mais son objet est formidable. Laissez-moi vous dire pourquoi…


Agnès Djafri porte une attention continue à ses réactions, à ses émotions. Elle s’applique à trouver en elle toutes les traces d’orgueil, de colère ou de réserve qu’elle pourrait percevoir. Son but ? Comprendre ce qui crée en elle de tels remous et les déconstruire afin de laisser la place à la conscience, et trouver la paix intérieure.

J’ai d’ailleurs eu un peu de mal à rédiger cet article, parce que le discours d’Agnès a remué en moi les indécisions et automatismes que j’ai. Un exemple tout bête : à force de vivre à Paris, j’ai perdu l’habitude de conduire une voiture (pourtant j’ai été commerciale et je conduisais en moyenne 14 heures par semaine…). Donc quand j’ai dû quitter l’impasse pentue où réside Agnès, j’étais un peu inquiète à l’idée de la manœuvre qui m’attendait, et je lui ai dit qu’elle pouvait rentrer chez elle, que je préférais qu’elle “ne me regarde pas”. Agnès m’a fait remarquer qu’il s’agit là d’une réaction de mon ego. Car ce n’est pas naturel de craindre le regard de l’autre. Pensez-y, combien de fois par jour vous inquiétez-vous de ce que l’on pourra dire ou penser de chacun de vos gestes ? Il s’agit pourtant là de considérations objectivement inutiles dans votre journée. Vous devrez toujours faire ce que vous avez à faire, et la réaction d’autrui n’y change rien…


Bref, il s’agissait là d’une digression assez longue, mais bien utile pour vous poser le cadre de pensée d’Agnès. Mais comment en est-elle arrivée là ?


Aussi loin qu’elle s’en souvienne, Agnès a toujours été fascinée par la philosophie et la psychanalyse. Elle m’explique qu’elle lisait déjà Freud au collège, puis bien plus tard, Matthieu Ricard, Laurent Gounelle, Paulo Coelho, Aun Weor... La liste est longue côté philosophie, et ponctuée de noms célèbres de la littérature antillaise : Maryse Condé, Gisèle Pineau, Patrick Chamoiseau… Depuis quelques années, Agnès a étudié les grands principes communs à toutes les civilisations : amour + respect + méditation.

À l’époque des grands philosophes, la démarche était beaucoup plus profonde que de la psycho ou du développement personnel. La philosophie faisait vraiment partie de la vie.”

Et c’est ce vers quoi Agnès tend : elle s’observe, s’auto-analyse, cherche à comprendre qui elle est. Tout ce cheminement, elle le retranscrit dans ses toiles.


“C’est le cheminement qui m’intéresse. Il est fastidieux, difficile, mais il a aussi ses moments de gloire. Je me sens de plus en plus libre. Donc j’ai plus de temps pour voir les belles choses, ressentir les belles émotions, m’émerveiller.”

Agnès a déjà beaucoup progressé dans sa quête de paix. Pourtant, je n’ai pas du tout eu l’impression qu’elle se pose en gourou ou en instructrice. Au contraire, elle parle du long chemin qui lui reste à parcourir, et ce sont ses réflexions, ses progrès qu’elle pose sur la toile, en aplats de couleurs vives.


Son processus créatif reflète ce tâtonnement. Avant de peindre, Agnès écrit beaucoup… note ses réflexions dans des carnets, invente des poèmes philosophiques, gribouille de petites esquisses sur tout ce qui lui tombe sous la main, dans d’autres carnets, sur une serviette de table, sur un bloc note…


Je trouve ça rassurant de voir qu’une artiste avec autant de talent puisse rester un peu brouillon comme ça, comme n’importe lequel d’entre nous. Je vous laisse d’ailleurs la regarder à l’oeuvre :




Prendre la responsabilité de nos vies


Agnès m’explique que nous sommes tous les jouets de nos egos et que des formules comme “C’est plus fort que moi” ou “J’ai pété un câble” en sont la preuve.


Pour elle, plus on travaille sur soi-même et plus on est capable de se libérer de ses pulsions. Cela fait plusieurs années qu’elle travaille dans ce sens, c’est un combat qu’elle nous partage dans son art.


En voici un exemple avec la série “Po chapé”. Agnès Djafri a travaillé sur ce thème en 2019, sur la proposition de l'artiste Martiniquais Habdaphaï.